$$ \newcommand{\bx}{\boldsymbol{x}} \newcommand{\bt}{\boldsymbol{\theta}} \newcommand{\bmu}{\boldsymbol{\mu}} \newcommand{\dkl}{\mathrm{d}_{\mathrm{KL}}} \newcommand{\dtv}{\mathrm{d}_{\mathrm{TV}}} \newcommand{\emv}{\hat{\theta}_{\mathrm{emv}}} \newcommand{\ent}{\mathrm{Ent}} \newcommand{\tr}{\mathrm{tr}} $$

18  Sélection de modèles

Nous avons vu comment estimer un paramètre \(\theta\) dans un modèle \((p_\theta)_{\theta \in \Theta}\) par la méthode du maximum de vraisemblance. En pratique, on se trouve presque toujours face à un problème plus large : quel modèle choisir ? Par exemple, dans une régression, faut-il modéliser la relation entre \(Y\) et \(X\) par une droite, un polynôme de degré 2, ou de degré 10 ? Dans chaque cas, on dispose d’une famille de lois paramétrées, mais le nombre de paramètres — et donc la « complexité » du modèle — varie.

Le critère d’information d’Akaike (AIC, pour Akaike Information Criterion) propose une réponse simple à cette question.

18.1 Le problème

Supposons que l’on observe un échantillon \(x_1, \dotsc, x_n\) et que l’on compare deux modèles pour la même loi \(P\) inconnue. Le modèle « simple » \(\mathcal{M}_1\) ne possède qu’un paramètre ; le modèle « riche » \(\mathcal{M}_2\) en possède davantage, disons \(k\).

Pour chaque modèle, on calcule l’estimateur du maximum de vraisemblance \(\hat{\theta}\) et la log-vraisemblance maximale \[\ell(\hat{\theta}) = \max_{\theta \in \Theta} \sum_{i=1}^n \ln p_\theta(x_i).\] Il est presque toujours vrai que \(\ell(\hat{\theta}_2) \geqslant \ell(\hat{\theta}_1)\) : un modèle plus flexible s’adapte mieux aux données observées. Mais cela ne signifie pas qu’il prédira mieux de nouvelles observations. Au contraire : en ajoutant des paramètres, on risque de capturer du bruit plutôt que la structure réelle de \(P\). C’est ce qui s’appelle couramment le surajustement (overfitting).

Le problème de la sélection de modèles consiste donc à trouver un compromis entre

  • un bon ajustement aux données (grande log-vraisemblance) ;
  • une bonne parcimonie (peu de paramètres).

18.2 Le critère AIC

Définition 18.1 (Critère d’information d’Akaike) Soit un modèle paramétré par \(\theta \in \Theta \subset \mathbb{R}^k\). On note \(\ell(\hat{\theta})\) la log-vraisemblance maximale et \(k\) le nombre de paramètres libres du modèle. Le critère AIC est le nombre \[\mathrm{AIC} = -2\,\ell(\hat{\theta}) + 2k. \tag{18.1}\]

Si on a le choix entre plusieurs modèles, on choisit le modèle qui minimise l’AIC.

Soit \(p_{\hat{\theta}}\) la loi estimée par maximum de vraisemblance dans un modèle donné. Si \(X\) est une nouvelle observation de loi \(P\) (la vraie loi, inconnue), la quantité naturelle à maximiser est l’espérance de la log-vraisemblance prédictive \[ \mathbb{E}_{X\sim P}\big[\ln p_{\hat{\theta}}(X)\big], \] où l’espérance porte à la fois sur \(X\) (nouvelle donnée) et sur l’échantillon ayant servi à calculer \(\hat{\theta}\). On ne peut pas calculer cette quantité directement — on ne connaît pas \(P\) — mais on peut l’estimer.

Évidemment, une tentation est de remplacer \(P\) par les données et d’utiliser la log-vraisemblance « empirique » \(\ell(\hat{\theta})/n\). Or cette quantité surestime systématiquement la performance prédictive : le paramètre \(\hat{\theta}\) a été choisi précisément pour bien ajuster l’échantillon, et ne se comportera en général pas aussi bien sur des données nouvelles. Il faut donc corriger ce biais.

Sous des hypothèses de régularité (modèle bien spécifié, EMV asymptotiquement normal comme dans Théorème 16.1), Akaike montre que le biais de \(\ell(\hat{\theta})\) comme estimateur de \(n\,\mathbb{E}_P[\ln p_{\hat{\theta}}(X)]\) vaut environ \(k\) : \[\mathbb{E}\big[\ell(\hat{\theta})\big] \approx n\,\mathbb{E}_P\big[\ln p_{\hat{\theta}}(X)\big] + k.\] Chaque paramètre estimé apporte ainsi une « récompense » artificielle d’environ 1 unité de log-vraisemblance, même lorsque ce paramètre ne correspond à rien dans la vraie loi \(P\).

En prenant l’opposé et en ignorant la normalisation par \(n\) (constante dès que l’on compare des modèles sur le même échantillon), on obtient l’estimateur Équation 18.1. Nous démontrons maintenant pourquoi la correction de biais vaut \(k\).

18.3 Démonstration

On se place dans le cadre d’un modèle bien spécifié : la vraie loi \(P\) appartient à \((p_\theta)_{\theta \in \Theta}\), et l’on note \(\theta_0\) le vrai paramètre. On suppose que les hypothèses du Théorème 16.1 sont satisfaites, de sorte que \(\sqrt{n}(\hat{\theta} - \theta_0)\) converge en loi vers \(\mathcal{N}(0, I(\theta_0)^{-1})\).

La quantité que l’on souhaite estimer est la log-vraisemblance prédictive \[ \psi = \mathbb{E}_{X\sim P}\big[\ln p_{\hat{\theta}}(X)\big], \]\(X\) est une nouvelle observation indépendante de l’échantillon.

Théorème 18.1 (Estimation d’Akaike) Sous les hypothèses ci-dessus, \[ \mathbb{E}\big[\ell(\hat{\theta})] - n\psi = k + o(1). \]

Preuve. Notons \(g(\theta) = \mathbb{E}_P[\ln p_\theta(X)]\). Par définition, \(\psi = g(\hat{\theta})\) (aléatoire) et \(\mathbb{E}[\ell(\theta_0)] = ng(\theta_0)\).

Premier développement (dans l’échantillon). Comme \(\hat{\theta}\) maximise \(\ell\), on a \(\nabla \ell(\hat{\theta}) = 0\). En développant \(\ell\) au voisinage de \(\theta_0\) on a \[ \ell(\theta_0) - \ell(\hat{\theta}) = \frac{1}{2}(\hat{\theta} - \theta_0)^\top \nabla^2 \ell(\theta_0)(\hat{\theta} - \theta_0) + ... \] Or par le TCL \(\nabla^2 \ell(\theta_0) = \sum_{i=1}^n \nabla^2_\theta \ln p_{\theta_0}(x_i) \approx -n\,I(\theta_0)\). Donc \[ \ell(\hat{\theta}) - \ell(\theta_0) \approx \frac{n}{2}(\hat{\theta} - \theta_0)^\top I(\theta_0)(\hat{\theta} - \theta_0). \] En prenant l’espérance et en utilisant la normalité asymptotique\(\sqrt{n}(\hat{\theta}-\theta_0) \rightsquigarrow \mathcal{N}(0, I(\theta_0)^{-1})\), on obtient donc \[ \mathbb{E}\big[\ell(\hat{\theta}) - \ell(\theta_0)\big] \approx \frac{1}{2n}\,\mathbb{E}\big[\chi^2_k\big] = \frac{k}{2}. \tag{18.2}\]

Second développement (hors échantillon). Développons maintenant \(g\) au voisinage de \(\theta_0\). Comme \(\nabla_\theta g(\theta_0) = \mathbb{E}_P[\nabla_\theta \ln p_{\theta_0}(X)] = 0\) (le score est centré), la formule de Taylor donne \[ g(\hat{\theta}) \approx g(\theta_0) + \frac{1}{2}(\hat{\theta} - \theta_0)^\top \nabla^2 g(\theta_0)(\hat{\theta} - \theta_0). \] Mais \(\nabla^2 g(\theta_0) = -I(\theta_0)\), d’où \[ g(\hat{\theta}) \approx g(\theta_0) - \frac{1}{2}(\hat{\theta} - \theta_0)^\top I(\theta_0)(\hat{\theta} - \theta_0). \] En prenant l’espérance, \[ \mathbb{E}\big[g(\hat{\theta})\big] \approx g(\theta_0) - \frac{k}{2n}. \tag{18.3}\]

Conclusion. D’après Équation 18.2, \(\mathbb{E}[\ell(\hat{\theta})] \approx \mathbb{E}[\ell(\theta_0)] + k/2\). D’après Équation 18.3, \(n\,\mathbb{E}[g(\hat{\theta})] \approx ng(\theta_0) - k/2 = \mathbb{E}[\ell(\theta_0)] - k/2\). En soustrayant ces deux quantités, \[\begin{align*} \mathbb{E}\big[\ell(\hat{\theta})\big] - n\,\mathbb{E}\big[g(\hat{\theta})\big] &\approx \left(\mathbb{E}[\ell(\theta_0)] + \frac{k}{2}\right) - \left(\mathbb{E}[\ell(\theta_0)] - \frac{k}{2}\right) = k. \end{align*}\] C’est bien le résultat annoncé.

Prenons l’exemple de la régression polynomiale.

On observe \((x_i, y_i)_{i \leqslant n}\) et l’on modélise \(Y_i \mid x_i \sim \mathcal{N}(\mu(x_i), \sigma^2)\). Le modèle de degré \(d\) possède \(k = d+2\) paramètres (les \(d+1\) coefficients du polynôme et \(\sigma^2\)). En augmentant \(d\), la log-vraisemblance maximale \(\ell(\hat{\theta})\) croît toujours, mais le terme de pénalité \(2k\) croît lui aussi. L’AIC sélectionne en général un degré intermédiaire : assez élevé pour capter la structure des données, mais pas au point de modéliser le bruit.

18.4 Comparer des modèles

L’AIC n’a de sens que relativement à d’autres modèles calculés sur le même échantillon. Ce qui importe, ce n’est pas la valeur absolue de l’AIC, mais les différences entre modèles.

Définition 18.2 (Écart d’AIC) Soient deux modèles \(\mathcal{M}_1\) et \(\mathcal{M}_2\) de critères respectifs \(\mathrm{AIC}_1\) et \(\mathrm{AIC}_2\). L’écart d’AIC du modèle \(i\) par rapport au meilleur modèle est \[ \Delta_i\,\mathrm{AIC} = \mathrm{AIC}_i - \min_j \mathrm{AIC}_j.\]

Par construction, \(\Delta_i\,\mathrm{AIC} \geqslant 0\), et il vaut 0 pour le modèle retenu. On peut aller plus loin et convertir les écarts d’AIC en probabilités relatives. Le poids d’Akaike du modèle \(i\) est \[ w_i = \frac{e^{-\Delta_i\,\mathrm{AIC}/2}}{\sum_j e^{-\Delta_j\,\mathrm{AIC}/2}}.\] Ces poids vérifient \(\sum_i w_i = 1\) et \(w_i \in [0,1]\). Le modèle qui a le plus grand poids est celui qui minimise l’AIC. Par exemple, si \(\Delta_1\,\mathrm{AIC} = 0\) et \(\Delta_2\,\mathrm{AIC} = 4\), alors \(w_1/w_2 = e^2 \approx 7{,}4\) : le premier modèle est environ sept fois plus « crédible » que le second au sens de l’AIC.